Ma petite bibliothèque d’Iwacu : Histoire, Témoignage et Réconciliation

Depuis quelques années, le public est honoré par de riches publications des Editions Iwacu sur l’histoire sociopolitique du Burundi contemporain. Au niveau de la recherche de la vérité, de la résilience et de la réconciliation, ces témoignages-analyses peuvent être d’une importance capitale pour une société de l’oralité, mais dont la parole peut paradoxalement manquer.

Une histoire de drames et de blessures qui font honte

L’histoire contemporaine du Burundi est violente et très douloureuse. Elle fait honte. C’est un enchainement de drames douloureux, entourés de tabous. Naturellement et normalement, il n’est facile pas de comprendre ou d’assumer un drame, une catastrophe, un fléau (ikiza). Amosozi y’umugabo atemba aja munda (les douleurs d’un Homme ne s’extériorisent pas), nous disent les Barundi. Le drame étant un événement douloureux qui échappe au contrôle de la société, fait durablement trop de ravages. Le drame burundais est national, familial et social. Il fait honte. La honte d’avoir observé impuissamment l’assassinat des leaders et élites nationaux ou les massacres des proches par des voisins avec qui on partage presque tout. Selon la psychologue française, A.Anceli Schützenberger, dans son livre, Le plaisir de vivre (2011), ces non-dits peuvent douloureusement se transmettre sur plusieurs générations sans qu’on s’en rende facilement compte. Et selon l’académicien D. Lafferière dans l’Enigme du retour (2011), les blessures dont on a honte ne se guérissent pas. Les conséquences peuvent s’inscrire dans la durée à travers des allers-retours dans un contexte cyclique de crises identitaires, personnelles, familiales, sociales, politiques et nationales. Quelques fois, les apparences trompent. Elles cachent des blessures (profondes) qui, faute de guérison, ou du moins de reconnaissance ou de cicatrisation, peuvent exploser à n’importe quelle occasion.

Qu’on ne se trompe pas donc, le drame burundais est national et social. Dans les animaux malades de la peste de J.de la Fontaine (1678), ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés. Chacun des Burundais (comme il est le cas aussi des étrangers dans ce pays) est frappé, car Ma mémoire c’est aussi ta mémoire, écrit l’historien, feu A. Nibimenya (2009). Cette histoire, douloureuse soit- elle, nous interpelle, car personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux (A. Camus, la Peste,1947). Cette peste ethnique est un drame social constitué par des tragédies collectives qui nous surprennent à chaque occasion, sans qu’on s’y attende vraiment, car à chaque fin d’événement la vie quotidienne reprend son allure normale sans que les mauvais esprits soient exorcisés de nos villes et collines.

Témoigner pour la vérité, la guérison et la réconciliation

Si on a longtemps gardé officiellement le silence par rapport à ces drames, les informations ont continué à filtrer en douceur, entre amis, voisins, parentés sans pouvoir atteindre la vérité et surtout faire le deuil pour se réconcilier et réconcilier l’ennemi. A travers le dernier livre d’A. Kaburahe, Hutsi. Au nom de tous les sangs (2019), A. Niyoyita nous parle avec courage et honnêteté du calvaire de sa famille après la disparition tragique du père. Si à la maison, régnaient le silence et la douleur, l’adolescent est parvenu à se faire une idée sur 72 à travers des échanges et ouï- dire entre les lycéens. En l’absence d’une volonté politique pour l’émergence des cadres officiels d’échanges, de justice et de réconciliation pour dépasser la haine et les traumatismes, d’autres foyers sociaux ont fait surface tels que la famille, les mouvements politiques et les confessions religieuses. Pour ces dernières, n’est- ce pas qu’une forme d’appropriation de cette misère peut se remarquer à travers les dénominations même des églises ou certaines pratiques de pardon et de réconciliation.

Malgré cette honte qui traîne, les Burundais peuvent un peu essayer de comprendre: Uwuza gukira indwara arayirata (la reconnaissance d’une maladie précède sa guérison). Ainsi, depuis quelques années les Editions Iwacu, à travers la collection Témoins ( www.editions-iwacu.com) ne cessent de nous « étonner » en rappelant que « nos » drames méritent d’être dits et commentés. En essayant de tendre le micro et la plume, de donner la parole, la voix à ceux qui peuvent avoir le courage de témoigner, de pleurer, d’écrire, de raconter, d’analyser, …les gens prennent le courage de briser les tabous et les habitudes. En plus d’importants articles sur l’histoire du Burundi contemporain (A. Kaburahe et J.F. Bastin, Cinq ans d’éditoriaux et de réflexions 2008-2013), Iwacu enrichit progressivement la palette par de précieux témoignages écrits par ceux qui ont vécu ces événements de la manière la plus proche ou qui ont pu accéder à l’information. On peut donc être ravi de cette diversité, de cette liberté de parole et d’écriture dans une société dite de l’oralité, mais dont le silence peut se faire une place honorifique : Ijambo rigukunze rikuguma mu nda (les bonnes paroles ne sont jamais dites) ; Uwihoreye ahonga bike (au silencieux on demande peu) ; Uwuza gukira urwimo arwima ururimi (vaut mieux garder sa langue pour échappe à la crise). Les proverbes de ce genre sont tellement nombreux et je pense, peuvent conditionner nos rapports avec notre histoire sociopolitique douloureuse. Mais, on peut comprendre la valeur de la parole dite ou écrite, l’importance du témoignage pour l’auteur, pour le lecteur et pour la société dans la mesure où on ne lit pas pour comprendre un auteur, plus tôt pour se comprendre soi-même, en se cherchant une place dans le récit. A ce point, combien de lecteurs peuvent résister à libérer les larmes en lisant le malheur de la famille R. Kanyarushatsi (A. Kaburahe 2019), ou de celle du commandant M. Ndayahoze, à travers le courage et la plume de son épouse R. Karambizi- Ndayahoze (2016). Il en est de même des douleurs de N. Nintunze à travers son livre, Burundi 1972. Les massacres des Tutsi dans le Sud (2019). En parlant de leurs histoires, ils racontent celle de chaque Burundais ou plus tôt celle de tout un peuple : Moi, j’ai besoin de lire ce livre [Hutsi]. Ca me concerne. Ca me touche beaucoup. Il se peut qu’il parle de mon parcours même si je ne l’ai pas encore lu.

De même, en lisant  l’assassinat de Rwagasore : le Lumumba burundais, la traduction française de G. Poppe (2012), on plonge au début de la chaîne des drames contemporains dont le deuil national reste un défi d’une grande importance (A. Nsanze, Le deuil du passé est-il possible ? 2004).
Les Editions Iwacu s’enrichissent également des témoignages des acteurs politiques de haut niveau tels que C. Mbonimpa C., Mémoires d’un diplomate (1973-2006). Entre tourmentes et espoirs (2016) ou le Président S. Ntibantunganya, Burundi, démocratie piégée : lectures, témoignages, analyses (2019) ou même des hommes de l’Eglise dont Simon Ntamwana, Soyons les serviteurs de la vie. C’est le cas aussi de la société civile dont leur rôle important entre autre dans la recherche de la vérité. Ainsi, à travers la plume d’Antoine Kaburahe, P. Claver Mbonimpa retrace sa vie mouvementée, plus tôt celle du pays et nous rappelle enfin qu’il faut Rester debout (2017). Debout contre le mal, l’injustice, le génocide, la dictature,… Bref debout contre toute forme de fléaux (ibiza). Ces grands hommes plongent dans les détails et les méandres du pouvoir, l’Etat et de la société, et nous livres des informations et compléments quelques fois inédits. Il faut le dire, ces livres devraient être traduits en Kirundi et diffusés à un public plus large, en particulier la jeunesse, voire être enseignés dans les écoles vu les valeurs d’Ubuntu qu’ils véhiculent! Igiti kigororwa kikiri gito (c’est au bas âge qu’il faut donner la forme à l’arbre).

Les Burundais ont besoin de ces paroles, de ces témoignages, de ces écrits et de ces analyses, les uns pour avoir une idée, les autres pour se ressourcer ou pour se souvenir. Est-ce que tu peux me dire ce qui s’est passé en 1965 ? Vous étudiez ça en Histoire. Mon grand-père était député. J’ai besoin de savoir, une amie m’a demandé. Pour dire qu’il y a une demande sociale très importante pour la connaissance de cette histoire. A travers donc les différentes publications, on peut sentir la volonté, la sincérité, l’intérêt pour les témoignages, la vérité et la réconciliation, au moyen de la parole libérée. On sent le professionnel, la plume et la volonté de dépasser l’ordinaire.

Vers une mémoire nationale pour la paix et la réconciliation

Selon I Serejski, Au pays des joies et des drames. Notre vie au Burundi (2012), pour vivre véritablement la paix et œuvrer pour une coexistence nouvelle et pacifique, chaque peuple a besoin de se réconcilier avec lui-même. Si l’on ne crée pas dans les cœurs cette force de la réconciliation, la prédisposition intérieure manque à l’engagement pour la paix. Presque tous les peuples ont souffert au cours de leur histoire. Il y en a qui ont réussi à lutter honorablement contre la fatalité. Il s’agit d’un engagement pour une cause noble souvent longue, qui nécessite plus de courage et de détermination. A cette dernière, ce ne sont pas des hommes courageux et déterminés que ce pays manque. Par ailleurs, de toutes tendances politiques, sociales, régionales, les justes sont plus nombreux que ceux qui ont endeuillé le pays. Umugabo nya mugabo yama avuga ukuri aho ari hose (Le vrai Homme est toujours partisan de la paix, chante A. Canjo. Les vrais hommes, les Bagabo dont parle M. Kayoya, Sur les traces de mon père. Jeunesse du Burundi à la découverte des valeurs (1968), ont fait leurs preuves malgré le débordement de la situation. Ce sont ces hommes et femmes, intègres, qui ont refusé de tremper dans l’horreur malgré les multiples sollicitations. Ils sont Hutu, Tutsi, Twa, paysans, fonctionnaires, paysans, nationaux et étrangers, hommes et femmes, qui ont fait preuve de l’Humanité même aux forts moments de la crise. Je pense qu’un jour l’histoire les réhabilitera.

Les responsabilités devaient être individuelles pour un drame et une mémoire communs. L’avenir du Burundi passe par la réconciliation, qui n’est pas l’oubli, mais l’amour de la vraie vie et de la justice (Simon Ntamwana 2005). En lisant l’ensemble des auteurs ci-haut cités, on peut comprendre qu’il y a une certaine sensibilité vis-à-vis de la douleur commune ou de la reconnaissance de celle de l’autre pour penser à la vérité, à la paix et o la réconciliation. Les Hutus, les Tutsis, les Twa et même les étrangers, ont été victimes du fléau de l’ethnisme, de la dictature, de l’injustice, de la violence …peut-être à des époques différentes. La réconciliation nationale passe donc par la connaissance de la vérité, de la libération de la parole et de l’accès à la justice sans aucun complexe de supériorité ni d’infériorité, ni de majorité ou de minorité quelconque, sans rancœur ni vengeance. Mais une volonté politique et sociale d’aller droit vers l’objectif : la vérité, la justice, la réconciliation, la reconstruction et la paix durable.

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